Ce que l’IA change dans une réponse à un appel d’offres, et ce qu’elle ne change pas
Un marché public de travaux s’attribue à l’offre économiquement la plus avantageuse, appréciée sur des critères objectifs, précis et liés à l’objet du marché (article L2152-7 du code de la commande publique). Ces critères, et la façon dont l’acheteur les met en œuvre, sont écrits dans les documents de la consultation (article R2152-11). Le mémoire technique est la pièce qui répond à la part non chiffrée de cette grille : il est lu, noté et comparé, critère par critère, par quelqu’un qui a la grille sous les yeux. Un client privé qui n’est pas soumis au code fixe ses propres règles, mais la mécanique de lecture reste la même.
L’IA change deux choses dans ce travail : le temps de lecture d’un dossier de plusieurs dizaines de pièces, et le temps de rédaction d’un premier jet. Elle ne change pas ce qui fait la note : la pertinence de la méthode pour ce chantier-là, la réalité des moyens annoncés, la preuve des références. Un assistant qui ne connaît pas votre entreprise écrit un mémoire générique, que l’analyste repère en une page. Un agent qui travaille sur vos documents écrit dans votre forme, à partir de ce que vous avez réellement fait. Toute la méthode qui suit consiste à lui donner la bonne matière, et à l’empêcher de combler les trous.
Lire le DCE : le règlement de la consultation d’abord, la grille de jugement ensuite
Le dossier de consultation des entreprises réunit, selon les marchés, le règlement de la consultation (RC), l’acte d’engagement, le cahier des clauses administratives particulières (CCAP), le cahier des clauses techniques particulières (CCTP), la décomposition du prix (DPGF, BPU ou DQE), les plans et le planning. Le RC se lit en premier, parce qu’il dit tout ce qui décide de la recevabilité et de la note : les pièces à remettre, la date et l’heure limites, le mode de remise, la visite éventuellement obligatoire, les variantes admises, et les critères de jugement.
Ces critères ne sont pas libres. Le code permet un critère unique de coût, ou plusieurs critères dont le prix ou le coût, et cite parmi les autres la qualité (dont la valeur technique), les délais d’exécution, ainsi que l’organisation, les qualifications et l’expérience du personnel affecté au marché quand elles pèsent sur son exécution (article R2152-7). Pour les consultations engagées depuis le 21 août 2026, l’un au moins des critères doit prendre en compte les caractéristiques environnementales de l’offre. En procédure formalisée, les critères sont pondérés, ou hiérarchisés quand la pondération est impossible pour des raisons objectives (article R2152-12). Lorsque l’acheteur utilise des sous-critères pondérés susceptibles d’influencer la présentation des offres, il doit en annoncer la pondération : le Conseil d’État les regarde alors comme de véritables critères (CE, 18 juin 2010, Commune de Saint-Pal-de-Mons, n° 337377 ; CE, 1er avril 2022, n° 458793). Il n’est pas tenu, en revanche, de dévoiler sa méthode de notation.
C’est la première tâche à confier à l’agent : un relevé, où chaque élément renvoie à la pièce et à l’article d’où il vient. Vous le vérifiez sur les pièces, puis vous décidez d’y aller ou non.
- Critères, sous-critères et pondérations, recopiés tels quels, avec le cadre de mémoire technique s’il est imposé et la limite de pages.
- Pièces de la candidature et de l’offre, date et heure limites, mode de remise, visite obligatoire, variantes et prestations supplémentaires.
- Exigences du CCTP auxquelles le mémoire devra répondre explicitement : méthodes imposées, contraintes du site, phasage, matériaux, contrôles.
- Contradictions entre pièces (un délai du CCAP qui ne colle pas au planning, une prestation du CCTP absente de la DPGF), à transformer en questions à l’acheteur avant la date limite fixée par le RC.
Construire le plan du mémoire technique sur les critères, pas sur le dernier mémoire
L’erreur la plus répandue est de partir du mémoire précédent et d’y changer le nom du maître d’ouvrage. L’analyste note avec une grille ; s’il doit chercher la réponse à un sous-critère dans un chapitre intitulé autrement, il la trouve mal, ou pas du tout. Le plan se construit donc à l’envers : un chapitre par critère, une partie par sous-critère, dans l’ordre du RC et avec ses intitulés. Si l’acheteur impose un cadre de réponse, on le suit à la lettre, y compris là où il paraît moins logique que le vôtre.
L’effort suit la pondération. Un sous-critère qui pèse le quart de la note technique mérite une démonstration propre à ce chantier : contraintes du site, phasage, interfaces avec les autres lots, sécurité, nuisances pour les riverains, gestion des déchets. La présentation générale de l’entreprise, rarement notée en tant que telle, tient en une page. Partout, la règle est la même : décrire comment vous allez faire ici, plutôt que ce que vous savez faire en général.
L’agent prépare ce squelette à partir du relevé : le plan, et un tableau de correspondance qui met en face de chaque critère et sous-critère le chapitre et les pages qui y répondent. Ce tableau sert deux fois : à vous, pour vérifier que rien ne manque, et à l’analyste si vous le placez en tête du mémoire, parce qu’il retrouve chaque réponse sans la chercher.
Vos références et vos moyens réels : la matière que l’agent doit avoir
Un agent n’écrit bien que sur ce qu’on lui donne. La base à constituer une fois, puis à tenir, ressemble à celle qu’un bon chargé d’études garde déjà dans ses dossiers, à ceci près qu’elle doit être écrite, à jour, et rangée au même endroit.
Elle colle aux pièces qu’un acheteur peut demander. Pour les travaux, la liste limitative fixée par l’arrêté du 22 mars 2019 prévoit notamment la liste des travaux exécutés au cours des cinq dernières années, assortie d’attestations de bonne exécution pour les plus importants (montant, date, lieu), les effectifs moyens annuels et l’importance de l’encadrement, les titres des responsables de travaux de même nature, et la description de l’outillage, du matériel et de l’équipement technique dont le candidat dispose (article 3). Ce qui sert à la candidature sert aussi au mémoire.
- Une fiche par référence : maître d’ouvrage, nature et montant des travaux, dates, lieu, votre rôle (mandataire, cotraitant, sous-traitant), difficultés rencontrées et solutions apportées, et l’attestation de bonne exécution quand vous l’avez.
- Les moyens humains réels : l’encadrement de chantier avec ses qualifications, les effectifs par métier, et les personnes qui seront vraiment affectées au marché.
- Le matériel en propre et celui que vous louez, sans confusion entre les deux.
- Les certificats et qualifications en cours de validité, avec leur date d’échéance, et vos procédures qualité, sécurité et environnement.
- Vos mémoires passés, gagnés et perdus, avec les notes et les motifs obtenus de l’acheteur quand vous les avez demandés.
Ce que l’agent ne doit jamais faire
Un modèle de langage complète. C’est sa force pour un texte et son danger pour un mémoire : à défaut d’une référence de réhabilitation en site occupé, il peut en écrire une qui en a l’air. La consigne se pose donc avant la première ligne, par écrit, et vaut pour toutes les consultations : l’agent n’invente jamais une référence, un chantier, un montant, une attestation, une personne, un moyen matériel, une certification ou un délai. Ce qui manque s’écrit en clair dans le texte, par exemple « [À COMPLÉTER : référence en site occupé] », et se traite par l’équipe.
Ce n’est pas une précaution de style. Le code permet à l’acheteur d’exclure un candidat qui a fourni des informations trompeuses susceptibles d’avoir une influence déterminante sur les décisions d’exclusion, de sélection ou d’attribution (article L2141-8). Et lorsque le CCAP range le mémoire technique parmi les pièces contractuelles, ce qui y est écrit devient un engagement d’exécution : l’équipe annoncée, le matériel décrit et le phasage promis seront attendus sur le chantier.
Le mémoire doit aussi rester cohérent avec le prix. Une offre anormalement basse est une offre dont le prix est manifestement sous-évalué et de nature à compromettre la bonne exécution du marché (article L2152-5). L’acheteur qui en soupçonne une exige des justifications, qui peuvent porter notamment sur le procédé, les solutions techniques retenues ou l’originalité de l’offre, et la rejette si elles ne suffisent pas (articles L2152-6, R2152-3 et R2152-4). Un mémoire qui annonce deux compagnons de plus que la DPGF n’en paie affaiblit la justification au lieu de la porter.
- Ne pas fixer ni modifier un prix, un rabais ou une quantité : le chiffrage reste à l’étude de prix.
- Ne pas recopier le CCTP en guise de réponse : reformuler une exigence ne démontre pas comment on la tient.
- Ne pas déposer l’offre ni la signer : la remise sur la plateforme de l’acheteur et la signature restent des gestes de l’entreprise.
La relecture : trois passages, trois regards
Le premier jet de l’agent supprime la page blanche, pas la relecture. Elle se fait en trois passages distincts, si possible par trois personnes différentes, et elle s’écrit une fois sous forme de grille pour ne pas dépendre de la mémoire de chacun.
- Conformité : chaque critère et sous-critère a sa réponse, le cadre imposé et la limite de pages sont respectés, toutes les pièces demandées sont là. L’agent peut faire ce premier contrôle en confrontant le mémoire au relevé, et dire ce qui manque.
- Vérité : chaque référence, chaque nom, chaque certificat, chaque moyen renvoie à une fiche de la base. Ce passage revient à la personne qui connaît les chantiers, souvent le conducteur de travaux qui sera affecté au marché.
- Cohérence avec le prix : effectifs, durées, matériel et sous-traitance du mémoire concordent avec la décomposition du prix et le planning. L’étude de prix ou la direction tranche.
D’une consultation à l’autre : tenir la méthode sans tableur
Après le résultat, demandez les motifs. Le soumissionnaire évincé les reçoit dans la notification du rejet en procédure formalisée, sur demande en procédure adaptée ; si son offre n’était ni irrégulière, ni inacceptable, ni inappropriée, il peut aussi obtenir les caractéristiques et avantages de l’offre retenue, l’acheteur répondant dans les quinze jours de la demande (articles R2181-2 à R2181-4). Ces réponses sont la meilleure matière pour le mémoire suivant, à condition d’être rangées avec lui.
Dans vOSagents, cette méthode tient dans l’espace de travail, sans fichier de suivi à part. Les fiches de références, les qualifications de l’encadrement, le matériel et les mémoires passés se déposent une fois dans les documents de référence du service travaux. Chaque consultation a son projet, où vivent les pièces du DCE : l’agent les a sous la main à chaque conversation du projet, en entier quand elles tiennent, par la recherche sinon. La consigne de ne rien inventer et la grille de relecture s’écrivent une fois, comme procédure, et valent pour toutes les réponses. Le relevé des exigences sort en tableau téléchargeable en Excel, le mémoire dans un document Word ou Google Docs de votre compte relié, et un e-mail à l’acheteur, question ou transmission, ne part qu’après votre confirmation.
Trois limites à connaître. L’agent ne lit pas une archive : décompressez le dossier téléchargé avant d’en déposer les pièces. Il ne voit un plan comme un dessin que dans un PDF court (quinze pages au plus) ; au-delà, il en lit le texte transcrit. Et il ne se connecte pas à la plateforme de l’acheteur : il n’y récupère pas le dossier et n’y dépose pas l’offre.